CHAPITRE XXVII

 

 

Un cortège grotesque de cauchemars, tous plus effrayants les uns que les autres, bouleversa la nuit de Hyacinthe, le réveillant à plusieurs reprises couvert d’une sueur glacée. Il se levait pour rajouter des bûches à son feu, allait se coller au poêle de l’antichambre alimenté au charbon de terre, essayait de se réchauffer et d’oublier l’incohérence monstrueuse de ses rêves. Il s’endormit sur le matin d’un sommeil plus serein, se leva d’un bond, alla jusqu’à la fenêtre dont les vitres, malgré la bonne chaleur intérieure, se paraient de feuilles de givre. Il sonna pour un bain, commanda son petit-déjeuner :

— Surtout, veillez à ce que mon café soit très fort. Toute une cafetière que vous m’apporterez d’ici une demi-heure.

Une fois dans l’eau très chaude de la baignoire, il ferma les yeux, essaya de se détendre, mais les divagations imaginaires de sa nuit le perturbaient encore. La faute en était à son entreprise audacieuse et coupable de la veille au soir.

Dès son retour à la pension, il acquit la certitude que les Richelet, comme beaucoup de Parisiens, se trouvaient en raison du verglas dans l’impossibilité de revenir rue de Vaugirard. Hyacinthe visita plusieurs fois les salons, fumoirs, salle à manger où l’oncle et le neveu auraient pu se tenir à son insu, espérant en secret les apercevoir, et dut se résoudre, la mort dans l’âme, à commettre cette violation de domicile. Il déclina l’offre d’une partie de whist proposée par l’armateur marseillais, prétendit avoir besoin de repos.

— J’avais commandé un bon souper car ce soir je me sens triste, lui dit Léon Vigale. Une lettre de ma femme m’afflige, avec la nouvelle de la mort d’un cousin que j’aimais fort. Mais je ne veux pas vous donner des pensées moroses.

Hyacinthe remercia le brave homme, fit allusion au mauvais temps qui s’abattait sur la capitale, émit l’éventualité que bien des pensionnaires seraient forcés de rentrer à pied ou de trouver à coucher sur place. Le Marseillais surenchérit sur cette possibilité.

— Tenez, les Richelet qui ont commis l’imprudence de sortir alors qu’il neigeait déjà fort. Le majordome puis le maître d’écurie les ont mis en garde, mais ces deux-là sont trop prétentieux pour tenir compte de conseils avisés, surtout venant de domestiques.

Rassuré par ces paroles, il s’était décidé. Abandonnant dans sa chambre sa redingote pour avoir les mouvements plus libres, ce fut sinon le cœur léger mais avec moins de frayeur qu’il pénétra chez les Richelet. Avant toute chose, il alluma la bougie sur la sellette de l’antichambre, l’emporta, fit le tour prudent de l’appartement, essayant de trouver les preuves que leur absence se prolongerait. Ce fut dans l’armoire de l’oncle qu’il s’en assura. Il dut essayer une demi-douzaine de fausses clés pour l’ouvrir, constata que la fameuse houppelande et le chapeau en castor n’y étaient pas accrochés. Comme prévu, outre des vêtements, chemises, chaussures, tout cela de bon goût, le meuble recelait des cartons de papiers classés avec une grande minutie. Ce bon ordre facilita ses recherches. Pour la première fois ses soupçons formulés depuis des semaines se trouvèrent enfin confirmés. Jusque-là il n’avait pu bâtir que des suppositions établies sur ses propres doutes. Son entourage ne lui avait prêté au début qu’une attention polie. Son frère lui-même n’y voyait qu’une exacerbation de passion amoureuse pour la marquise de Listerac.

Ces documents apportaient la preuve que l’« oncle » et le « neveu » complotaient dans cette immense affaire d’héritages multiples. Différents noms apparaissaient, des noms qui désormais lui étaient familiers. Il avait sous les yeux le détail des biens de M. Maletère renversé par un fiacre, certainement celui des Richelet, la liste des avoirs de Mme de Pindelle, du baron d’Empire Benoît de Champier, des Grandidier et aussi des Fontaine-Lagrange. Et, pour en finir avec ces dossiers de fortunes élevées, le plus volumineux de tous, celui des possessions, immeubles et meubles de la marquise de Listerac. D’avoir sous les yeux la matérialité du danger suspendu sur la tête de son amour l’assomma dans sa brutalité. Il resta quelques secondes dans l’impossibilité de poursuivre ses recherches. Jusqu’à ce qu’une indignation violente et bientôt une colère froide le révoltent. Il remit tout en place, referma l’armoire de l’oncle, s’attaqua à celle du neveu dans la chambre voisine. Sur les étagères tapissées s’empilaient les affaires vestimentaires d’un jeune homme de vingt ans ébloui par les dandys de l’époque. Des pièces de prix qu’on pouvait chiffrer à plusieurs milliers de francs, la marque du grand tailleur Buisson. Les Richelet disposaient donc de moyens importants mais cherchaient à s’accaparer de plus grosses fortunes encore. Écartant les habits, il découvrit tout au fond du meuble, dissimulé par un rideau, un tout autre vestiaire. Il dut approcher sa bougie pour en détailler la destination, en resta pantois et éprouva le sentiment désagréable de mettre à nu tout un comportement pervers. Avec répugnance il apercevait des chemises fines de femme coquette, un corset de bonne fortune tout comme celui de la marquise mais encore plus léger et suggestif, deux robes superbes en soie. Au bout d’un temps, en proie à de confus sentiments, il se souvint des accusations portées contre les Richelet. Séraphine les avait entendues chez le Vigneron. L’« oncle » ne serait qu’un protecteur et le « neveu » un ganymède consentant à ses coupables entreprises ? Il essayait, oppressé par son sens du péché, d’imaginer Alfred Richelet incité par son « oncle » à revêtir ce travestissement. Dès lors, ayant hâte de quitter ces lieux qui sentaient le soufre, le brave avoué remit le rideau en place. Une boîte attira son attention mais ce n’était que du sel de Glauber.

Comme il revenait dans l’antichambre et soufflait la bougie, on frappa à la porte :

— Messieurs Richelet ? demanda une voix sourde tenant compte de l’heure tardive.

Hyacinthe se vit perdu. La voix était celle du valet d’étage et ce domestique devait posséder la clé de l’appartement. Il finirait par entrer et le surprendrait.

— Messieurs Richelet ? répéta l’homme un peu plus fort. Je viens de surprendre du bruit chez vous et, comme je n’ai pas aperçu votre voiture dans la cour, j’ai à cœur de vérifier si c’est bien vous qui avez rejoint votre appartement.

Hyacinthe, affolé, recula jusque dans la chambre du neveu, s’immobilisa dans l’espoir que le valet se lasserait, n’oserait déranger des clients aussi revêches que riches. Ou bien il n’aurait pas le passe sur lui et devrait aller le chercher. Peut-être voudrait-il obtenir la permission de Geoffroy avant d’aller plus loin. Tout ce que demandait l’avoué, c’était quelques secondes, le temps de passer dans son appartement.

Hé non ! Ce jean-foutre de serviteur introduisait sa clé dans la serrure, la tournait. L’avoué se précipita dans l’armoire du neveu, referma la porte sur lui, s’empêtra dans les vêtements aux parfums sensuels, essaya de ne plus bouger. Par chance la clé du meuble pouvait également fonctionner de l’intérieur. Il fut bien aise d’avoir verrouillé la porte car, consciencieux, le valet tenta de l’ouvrir puis renonça. Il fit deux fois le tour de l’appartement, grommelant des paroles indistinctes, mais, lorsqu’il fut devant le vestiaire, Roquebère l’entendit :

— Je n’ai pas la berlue. Je n’ai bu qu’un peu de punch laissé par ces messieurs, rien de bien méchant. J’ai entendu du bruit et, dès que je suis entré dans l’antichambre, une odeur de bougie éteinte depuis peu m’a sauté au nez. Cette bougie était encore chaude. Si on l’avait oubliée elle aurait toute fondu, serait froide.

Respirant ces délicieux effluves qui auraient pu faire rêver un homme moins averti que lui des turpitudes du jeune Alfred Richelet, l’avoué n’éprouvait qu’un seul émoi, l’appréhension d’être découvert dans un endroit où il n’avait aucune raison d’être.

La clé tourna à nouveau dans la serrure de l’entrée, mais Hyacinthe jugea ce bruit presque exagéré, suspect, se demanda si le valet ne lui jouait pas la comédie pour le débusquer de sa cachette. Il attendit donc cinq minutes, se trouvant aussi stupide qu’un galant ayant failli être surpris par le mari de sa maîtresse. Prudent, il tâtonna jusqu’à l’antichambre, craignant à tout moment qu’une main robuste ne le saisisse au col. De même il inspecta le hall commun avant d’oser le traverser. Un lumignon y brûlait plus loin. Enfin ce ne fut que chez lui, appuyé contre sa porte, qu’il s’abandonna à un tremblement longtemps réprimé. Il frissonnait avec des hoquets ravageurs, sur le point de vomir tandis que ses dents claquaient.

Rien d’étonnant, se dit-il le lendemain matin, dans le bien-être de son bain, que sa nuit ait été abominable. Lorsqu’il en sortit, le valet apportait le plateau du déjeuner, ce même valet qui quelques heures auparavant l’avait terrorisé. Il l’examina discrètement tandis que le domestique disposait sur la table le contenu du plateau. Le visage impassible ne trahissait aucun sentiment.

— Le café de Monsieur a été fait comme il le souhaitait. Vous trouverez une omelette au lard, un pâté de grives. Je vous souhaite bon appétit, monsieur.

Hyacinthe se servit plusieurs tasses de café noir, les sucra abondamment. L’indifférence du valet, suite à ses soupçons de la nuit, lui apparaissait illogique. N’aurait-il pas dû lui demander, puisqu’il était voisin des Richelet, si lui-même n’avait pas entendu des bruits insolites à côté ? Il haussa les épaules, commença de découper son omelette baveuse à souhait avec de fines tranches de lard croustillantes. Ses émotions passées avaient creusé son appétit.

Grattant le givre, il put voir que le fameux fiacre était de retour malgré l’épaisseur de neige que les palefreniers s’efforçaient de réduire à coups de pelle. Il essayait de réfléchir à ses découvertes, mais la présence dans l’armoire de l’oncle des différents papiers le troublait moins que le vestiaire féminin du neveu, une révélation brutale d’étranges mœurs. Pour rien au monde il n’aurait jugé ces gens-là à ce sujet, mais il aurait voulu savoir jusqu’à quel point ce jeune garçon était complice de ces désordres licencieux. Il ne pouvait oublier le malaise ressenti à cause du regard cynique et glacé du garçon dans la salle à manger.

Les bruits extérieurs, y compris celui des pelles des palefreniers dans la neige, se trouvaient atténués, voire effacés par cette blancheur, et il éprouvait un sentiment irréel de solitude dans cette pension située à quelques pas d’un quartier animé. Séraphine aurait beau se démener, elle ne trouverait pas de fiacre à moins d’un miracle. Il lui faudrait gagner à pied la rue Vivienne, ce qui représentait près d’une lieue, en enfonçant de deux à trois pieds dans une neige durcie par le gel. Aussi continua-t-il son repas sans se presser. Brusquement les fatigues d’une nuit agitée l’affaiblissaient. Il se surprit à bâiller et à songer à la douceur de son lit. Il avalait tasse de café sur tasse de café, se demandait s’il ne devait pas en commander un autre pot. Il se leva, les jambes molles, pensant qu’un peu d’air frais le réveillerait. Il n’eut pas la force d’ouvrir la fenêtre, le gel verrouillant les battants. Il retourna dans sa chambre, lorgna sur son lit défait, estima qu’il pouvait s’accorder quelques instants de repos puisque de toute façon il ne pourrait se trouver dans son cabinet de travail aux heures habituelles. Non seulement les clercs mais les clients ne pourraient eux-mêmes se rendre facilement rue Vivienne. À quoi bon se faire du souci ?

C’est avec volupté qu’il s’allongea, remonta draps et couvertures sur lui, ferma les yeux, se recroquevilla en chien de fusil et s’endormit, un sourire bienheureux aux lèvres, disposé à rêver de la jolie marquise de Listerac.